FK


[Textes]
Que d'occupations dans une île déserte
Gwilherm Perthuis
Texte catalogue cahier de Crimée n°1 / Exposition Dessins fiction / Galerie Françoise Besson / Lyon / Mars-Avril 2010 /



Sur l’île étrange et déserte d’Adolfo Bioy Casares les fantômes des anciens habitants reprennent vie, démultipliés au sein d’un paysage illimité aux propriétés fantastiques. Dans L’invention de Morel l’auteur argentin invente un univers très particulier où les jeux de dédoublements et de miroirs définissent un espace sans fin bien qu’insulaire, imprégné de l’esprit d’un Jorge Luis Borges présent dans l’édition française par sa préface.

L’œuvre graphique de Frédéric Khodja est constitué d’images travaillées aux crayons par strates, superposant sur le papier comme des calques littéraires ou iconographiques constitués de formes, d’idées, de fragments, de dérivations qui proviennent de dessins antérieurs, d’un répertoire d’images, ou de références littéraires dont il saisit une dimension iconique. Comme chez Casares le corpus est ainsi sans cesse déployé dans de multiples productions, des motifs sont retravaillés, intégrés dans d’autres structures, au dépend de détails qui disparaissent exploités sous des formes différentes ultérieurement. L’autonomie de chaque dessin est bien relative, elle l’est essentiellement matériellement, en occupant une feuille d’un format déterminé. Mais elle s’efface par le fait que le dessin ne se laisse pas pénétrer instantanément par le regard : le spectateur doit s’inscrire dans une temporalité pour que l’image vienne à lui et qu’il puisse en comprendre les profondeurs, les multiples subtilités, le mouvement en travail au sein de l’œuvre qui ne surgit pas immédiatement et qui permet des extensions infinies entraînées par des références personnelles, la mémoire, ou l’imaginaire du regardeur…

La vibration entre des coups de crayons superposés, la transition très fine (dans chaque dessin pensée spécifiquement) entre le sujet et la marge blanche, les effets de surfaces qui la creusent ou qui la ferment sont autant de stratégies picturales qui permettent à Frédéric Khodja d’instaurer un mouvement de bascule ou d’instabilité jamais réconciliable entre une exploration labyrinthique de la feuille et une impression d’écran qui la ferme. C’est dans cet équilibre contradictoire que se construit la tension nécessaire au développement de la fiction.

La monstration des dessins de Frédéric Khodja est particulièrement importante car elle permet de révéler des filiations et de mieux saisir l’univers commun qui les réunit. Une forme de rhizome émerge des murs puis un vocabulaire ou un terreau propre au travail peut être mis en valeur. Les glissements, les effacements ou les résurgences de fragments emblématiques comme la ruine d’un château et de structures spatiales récurrentes telle que l’angle sont mis en scène dans l’accrochage des dessins de grand format (120 x 160 cm) organisé en grille. La cohérence de l’ensemble nommé très justement « Perspectives intérieures » est par ailleurs prolongée par une série de dessins réalisés en 2008 sur le thème d’Arachné pour une revue, composant elle-même un corpus exploité pour la définition de cinq images lithographiées en 2009 (URDLA). En contrepoint de cet ensemble cohérent qui éclaire la complexité et la richesse de la production récente de l’artiste, des travaux plus anciens procédant de découpages sur des cartes postales permettent d’asseoir la problématique de mise en fiction d’une iconographie. En évidant les images d’une fenêtre dans chaque cas de forme différente, Frédéric Khodja introduit une perturbation, un vide, que l’esprit est appelé à combler ou à réinventer. La fameuse phrase du théoricien Léon Battista Alberti (1404 – 1472) définissant la peinture comme « une fenêtre ouverte sur l’histoire (storia) » est ici adaptée avec des outils contemporains pour construire la fiction avec des dessins en négatif.

Les titres sont extrêmement importants dans l’approche des œuvres. Ils ne sont pas une simple indication en marge de l’objet, mais en sont des prolongements et participent à leur activation. Les mots donnent une clef, entrouvrent une faille pour rentrer dans le dessin, ou sont des repères qui l’ancrent dans un territoire précis : sur une île mobile qui pourrait sans cesse être dépliée dans un océan sans fond. Les titres contribuent également à donner le caractère poétique au dessin. Les œuvres de Frédéric Khodja sont loin d’être des illustrations de références littéraires. Mais elles sont plutôt imprégnées d’atmosphères ou de fragments d’écrits aux valeurs iconiques qui peuvent contribuer à l’architecture du dessin. Le mot ou souvent la phrase qui accompagne les travaux peuvent donc être perçus comme des passerelles reliant le domaine du texte et celui du territoire du crayon.

Comme durant ses instants de flânerie décrits par Marcel Béalu dans L’amateur de devinettes ou l’observation du mouvement des nuages suscite des visions mouvantes de divers motifs en constante métamorphose, les œuvres sur papier perdent le spectateur dans un réseau de traits et de lignes qui peuvent se recomposer au gré des expérimentations du dessin et de notre capacité à nous l’approprier. Telle pourrait être une définition de la poésie.

Gwilherm Perthuis
Commissaire de l'exposition / Janvier 2010 /

© Frédéric Khodja & La Rue de Russie
2009 / 2010